Poissons et oiseaux exposés à la pollution médicamenteuse : ce qu’on sait

Sommaire6 sections
  1. 01Des truites accros à la méthamphétamine en République tchèque
  2. 02Des étourneaux moins courtisés après un traitement au Prozac
  3. 03Une pilule contraceptive qui a effondré une population de poissons
  4. 04Un anti-inflammatoire qui a décimé les vautours d’Inde
  5. 05Des poissons qui ne fuient plus leurs prédateurs
  6. 06Ce que les chercheurs demandent

Une rivière tchèque contaminée par les rejets d’un laboratoire clandestin, des étourneaux moins courtisés après un traitement au Prozac, une pilule contraceptive qui a fait s’effondrer une population de poissons en quelques années : les résidus de médicaments qui finissent dans les eaux usées ne se diluent pas sans conséquence. Plusieurs études publiées ces dernières années documentent des effets précis, mesurables, parfois spectaculaires, sur la faune sauvage.

Des truites accros à la méthamphétamine en République tchèque

En 2021, des chercheurs tchèques ont montré que des truites fario vivant dans des cours d’eau de la forêt de Bohême, pollués par les rejets d’anciens laboratoires clandestins de méthamphétamine, développaient une dépendance à la substance. L’étude, publiée dans la revue Journal of Experimental Biology, a observé chez ces poissons des comportements de recherche active de la drogue et des symptômes de manque lorsqu’elle disparaissait de l’eau. Une exposition qui perturbe potentiellement leurs déplacements et leur reproduction, sans qu’on en connaisse encore toutes les conséquences sur le long terme.

Des étourneaux moins courtisés après un traitement au Prozac

Des chercheurs britanniques ont exposé des étourneaux sansonnets à des doses de fluoxétine, la molécule du Prozac, comparables à celles retrouvées dans les vers de terre près des stations d’épuration. Résultat publié dans la revue Chemosphere : les mâles chantaient des parades plus courtes et moins élaborées face aux femelles traitées, qui recevaient donc moins d’attention et formaient moins facilement un couple. Un effet indirect, qui passe par le comportement plutôt que par la physiologie, mais qui peut réduire le succès reproducteur d’une population entière si l’exposition se prolonge.

Une pilule contraceptive qui a effondré une population de poissons

La démonstration la plus nette vient d’une expérience menée grandeur nature dans un lac isolé de la région des Grands Lacs, au Canada. Des chercheurs y ont diffusé pendant plusieurs années de l’éthinylestradiol, l’hormone de synthèse de la pilule contraceptive, à des concentrations proches de celles mesurées dans certaines rivières. Les résultats, publiés en 2007, ont montré une féminisation des poissons mâles, avec apparition d’œufs immatures dans leurs testicules, suivie d’un effondrement de la population de tête-de-boule, l’espèce étudiée, en l’espace de deux saisons de reproduction.

Un anti-inflammatoire qui a décimé les vautours d’Inde

Le diclofénac, un anti-inflammatoire couramment administré au bétail en Asie du Sud dans les années 1990, s’est révélé mortel pour les vautours qui se nourrissent des carcasses d’animaux traités : l’oiseau meurt d’une insuffisance rénale en quelques jours. Entre le début des années 1990 et 2007, les populations de vautours à dos blanc ont chuté de plus de 99 %, et celles de vautours indiens et à bec grêle d’environ 97 %, selon les suivis menés en Inde. La disparition de ces charognards, qui nettoyaient les carcasses en quelques heures, a favorisé la prolifération de chiens errants et de rats, avec des conséquences sanitaires documentées pour les populations locales. L’interdiction du diclofénac vétérinaire, décrétée en Inde en 2006, a ralenti le déclin sans encore permettre un vrai rétablissement.

Des poissons qui ne fuient plus leurs prédateurs

En 2013, une équipe suédoise a suivi des perches sauvages exposées à l’oxazépam, un anxiolytique retrouvé dans les eaux d’un détroit proche d’une station d’épuration. Publiée dans la revue Science, l’étude a montré que ces poissons devenaient plus téméraires : ils s’éloignaient davantage de leur groupe, se nourrissaient plus vite et prenaient plus de risques face à un prédateur simulé. Un comportement qui augmente leurs chances de se faire capturer à court terme, même s’il leur permet, sur le moment, de manger davantage.

Ce que les chercheurs demandent

Les stations d’épuration classiques, conçues pour traiter les matières organiques et les bactéries, éliminent mal les résidus pharmaceutiques, qui passent en grande partie dans les rivières. Les scientifiques à l’origine de ces études réclament trois choses : des filtres supplémentaires au charbon actif ou par ozonation dans les stations les plus exposées, une conception des nouveaux médicaments qui tienne compte de leur devenir dans l’environnement, et une meilleure information des patients sur les filières de reprise des médicaments non utilisés en pharmacie.

Aucune de ces études ne dit que les médicaments sont inutiles ou dangereux pour qui les prend. Elles montrent seulement qu’une fois rejetées dans l’environnement, à des doses souvent infimes, ces molécules retrouvent des cibles biologiques chez des espèces qui n’étaient pas concernées, avec des effets qui se mesurent sur des populations entières et non sur un seul individu.

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