Requins : pourquoi la peur qu’ils inspirent est disproportionnée
Le fichier international des attaques de requins, tenu par le musée d’histoire naturelle de Floride, enregistre une soixantaine de morsures non provoquées par an dans le monde, dont moins de dix mortelles. Sur la même année, la pêche tue plusieurs dizaines de millions de requins. Le rapport de force est très exactement inverse de celui que le cinéma a installé depuis 1975.
Ce que comptent réellement les statistiques
Le décompte mondial distingue les morsures provoquées des morsures non provoquées. Une morsure provoquée survient quand un humain a touché l’animal : décrochage d’un filet, tentative de nourrissage, plongeur qui saisit une queue. Ces cas sortent des statistiques de risque, parce qu’ils mesurent le comportement humain plus que celui du requin.
Restent les morsures non provoquées, autour de soixante par an sur toute la planète, avec une moyenne de quatre à dix décès. Trois espèces reviennent dans la quasi-totalité des cas graves : le grand blanc, le requin tigre et le requin bouledogue. Les autres, plus de cinq cents espèces décrites et le compte augmente encore chaque année avec les descriptions de requins profonds, n’ont ni la taille ni la denture pour représenter un danger.
Une famille bien plus large que les trois suspects
Les trois plus gros requins du monde mangent du plancton. Le requin baleine, qui dépasse douze mètres, le pèlerin, qui fréquente les côtes bretonnes au printemps, et le requin grande gueule, décrit seulement en 1976, filtrent l’eau et n’ont aucun usage d’une morsure. Le requin du Groenland, appelé requin dormeur, est un cas à part : il chasse poissons et phoques, se déplace à moins de deux kilomètres-heure, et les datations réalisées sur le cristallin de son œil lui donnent une longévité de plusieurs siècles, avec une maturité sexuelle atteinte vers cent cinquante ans.
La lignée elle-même est ancienne. Les premiers chondrichtyens apparaissent dans le registre fossile il y a plus de quatre cents millions d’années, avant les premiers arbres. Cette ancienneté se lit dans leur peau, couverte de denticules dermiques qui sont des dents miniatures, et dans les ampoules de Lorenzini, des pores gélatineux répartis sur le museau qui détectent les champs électriques produits par les muscles d’une proie enfouie dans le sable.
Pourquoi un requin mord un surfeur
L’hypothèse la mieux étayée pour les morsures de grands blancs sur des surfeurs est celle de la confusion visuelle. Des travaux de modélisation ont reconstitué ce que perçoit un jeune grand blanc, dont la vision est en noir et blanc et peu résolue, quand il regarde vers la surface : la silhouette d’une planche avec un nageur dessus est difficile à distinguer de celle d’un otarie. Les grands blancs juvéniles, qui viennent d’ajouter les mammifères marins à leur menu, sont surreprésentés dans les statistiques.
Le déroulement des morsures va dans ce sens. Le requin mord une fois et repart, sans revenir consommer, ce qui ne correspond pas au comportement d’un prédateur affamé face à une proie immobilisée. La plupart des blessures graves viennent de cette seule morsure exploratoire, qui suffit largement quand elle vient d’un animal de quatre mètres.
Trois idées fausses qui circulent toujours
La première : un requin mourrait s’il arrêtait de nager. C’est vrai d’une minorité d’espèces, celles qui ventilent leurs branchies en avançant, comme le grand blanc ou le mako. Beaucoup d’autres pompent l’eau avec leur bouche et leurs spiracles, et passent des heures posées sur le fond. Le requin nourrice, empilé sous une patate de corail en plein jour, en est l’exemple le plus commun aux Antilles.
La deuxième : ils sentiraient une goutte de sang à des kilomètres. Leur odorat est bon, comparable à celui d’autres poissons, et ce qui fait leur force est la comparaison entre les deux narines. Un requin s’oriente en détectant le minuscule décalage de temps entre l’arrivée de l’odeur dans l’une et dans l’autre, pas en percevant des concentrations infinitésimales. La troisième découle de la précédente : rien n’indique qu’une femme ayant ses règles court un risque plus élevé, et l’organisme qui tient le fichier des attaques le rappelle régulièrement.
Une biologie qui ne supporte pas le chalut
Les requins se reproduisent comme des mammifères, pas comme des poissons osseux. Une morue pond des millions d’œufs, un requin met bas une poignée de petits après une gestation longue. Celle de l’aiguillat commun dure près de deux ans, l’une des plus longues connues chez les vertébrés. La femelle grand blanc n’est mature que vers trente ans.
Une population qui grandit lentement, se reproduit tard et produit peu de jeunes ne se reconstitue pas à l’échelle d’un plan de gestion. C’est la raison technique pour laquelle la pêche industrielle a vidé certains stocks en deux décennies, alors que les mêmes engins laissaient repartir des populations de poissons osseux. Le finning, qui consiste à trancher les nageoires et à rejeter l’animal vivant à la mer, ajoute un gaspillage à la pression : il est interdit dans l’Union européenne depuis 2013, qui impose le débarquement des requins nageoires attachées.
Où en sont les populations
Une synthèse publiée dans Nature en 2021 a reconstitué l’abondance des requins et des raies océaniques depuis 1970 : le recul atteint 71 pour cent en un demi-siècle, pour une pression de pêche multipliée par dix-huit. La même année, l’évaluation mondiale des chondrichtyens a conclu que 37 pour cent des espèces de requins et de raies sont menacées d’extinction, ce qui en fait l’un des groupes de vertébrés les plus mal en point.
Je trouve que la comparaison rituelle avec la foudre ou les chiens dessert la cause. Elle est vraie en volume, et elle ne dit rien du risque réel d’un surfeur qui rame à l’aube près d’une colonie d’otaries, lequel n’est pas nul. Mieux vaut donner les bons chiffres et les bonnes conduites que rassurer à coups d’analogies bancales. Un requin n’a pas besoin d’être inoffensif pour mériter d’être protégé, et sur ce terrain-là les données sont sans ambiguïté.
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