Pollution sonore : ce que le bruit des navires fait aux baleines

découvrez comment la pollution sonore affecte la vie des baleines, altérant leur communication, leur navigation et leur bien-être. plongez dans les enjeux écologiques et les solutions possibles pour protéger ces géants des mers.
Sommaire6 sections
  1. 01Un chant qui portait sur des centaines de kilomètres
  2. 02Ce que révèlent les hormones de stress
  3. 03Les échouages liés aux exercices de sonar
  4. 04Des chants plus longs, plus forts, plus coûteux
  5. 05Des mesures qui commencent à porter leurs fruits
  6. 06Une pollution qui reste difficile à réglementer

Sous la surface, l’océan n’a plus rien d’un lieu silencieux. Les basses fréquences que les grandes baleines utilisent pour se retrouver, se nourrir et se reproduire se heurtent désormais à un bruit de fond qui n’existait pas il y a un siècle, celui des moteurs de cargos, des sonars militaires et des plateformes pétrolières. Ce vacarme sous-marin modifie déjà le comportement de plusieurs espèces, et la recherche commence tout juste à en mesurer l’ampleur.

Un chant qui portait sur des centaines de kilomètres

Une baleine plonge près de la coque sombre d’un cargo, dans une eau trouble et agitée.

Les rorquals communiquent par des sons graves, entre 10 et 40 hertz, capables autrefois de porter sur plusieurs centaines de kilomètres dans l’eau. La baleine bleue et le rorqual commun s’en servent pour se localiser à travers des bassins océaniques entiers, bien avant de se voir. Le trafic maritime occupe une bande de fréquences très proche, entre 20 et 300 hertz selon les mesures publiées par l’océanographe John Hildebrand en 2009 dans la revue Marine Ecology Progress Series. Le recouvrement est presque total, et la portée utile des chants a été divisée par dix dans certaines zones de trafic dense comme la Manche ou le détroit de Malacca.

Ce que révèlent les hormones de stress

La preuve la plus directe d’un lien entre bruit et stress vient d’un concours de circonstances. Après les attentats du 11 septembre 2001, le trafic maritime dans la baie de Fundy, au Canada, a chuté brutalement pendant plusieurs jours. Une équipe menée par la biologiste Rosalind Rolland a comparé des échantillons fécaux de baleines franches de l’Atlantique Nord prélevés avant et après cette baisse. Les résultats, publiés en 2012 dans les Proceedings of the Royal Society B, montrent une chute nette des hormones de stress mesurées, corrélée à la diminution du bruit ambiant plutôt qu’à un autre facteur saisonnier.

Les échouages liés aux exercices de sonar

Les baleines à bec, plus discrètes que les rorquals, plongent à plus de mille mètres pour chasser des calmars et remontent lentement pour éviter les accidents de décompression. Les sonars militaires à moyenne fréquence perturbent ce rythme de plongée. En mai 2000, dix-sept cétacés se sont échoués aux Bahamas pendant un exercice de la marine américaine, qui a reconnu sa responsabilité dans un rapport conjoint avec la NOAA. En septembre 2002, quatorze baleines à bec de Cuvier se sont échouées aux îles Canaries durant des manœuvres de l’OTAN. Les autopsies ont révélé des lésions comparables à celles d’une maladie de décompression chez les plongeurs humains.

Des chants plus longs, plus forts, plus coûteux

Face au bruit ambiant, les baleines ne restent pas passives. Les baleines à bosse allongent leurs vocalises et augmentent leur intensité sonore lorsque le trafic maritime s’intensifie, un phénomène proche de l’effet Lombard observé chez l’humain qui parle plus fort dans une pièce bruyante. Ce surcroît d’effort a un coût énergétique réel, en particulier pour les femelles allaitantes qui doivent rester en contact avec leur petit tout en économisant leurs réserves. Certaines populations réduisent aussi leurs déplacements dans les zones les plus bruyantes, ce qui restreint leur accès à des zones de nourrissage autrefois fréquentées.

Des mesures qui commencent à porter leurs fruits

Le programme ECHO, lancé en 2014 par l’autorité portuaire de Vancouver, demande aux navires de ralentir dans le détroit de Haro, habitat critique des épaulards résidents du sud. Les mesures acoustiques publiées par le port montrent une baisse mesurable du bruit sous-marin les jours où les navires respectent la consigne de vitesse. Des programmes comparables existent désormais dans le Saint-Laurent et à l’entrée du port de Boston, où le déplacement des routes maritimes de quelques kilomètres a suffi à réduire le chevauchement avec les zones de forte densité de baleines franches.

Une pollution qui reste difficile à réglementer

Contrairement à une marée noire, le bruit ne laisse pas de trace visible une fois la source éteinte, ce qui explique la lenteur des réglementations internationales. L’Organisation maritime internationale a publié des lignes directrices non contraignantes sur la conception silencieuse des navires dès 2014, mais leur application reste volontaire. Les zones de conservation marine intègrent de plus en plus un volet acoustique, avec des restrictions saisonnières calées sur les périodes de migration ou de mise bas, notamment dans le golfe du Saint-Laurent et au large de la Californie.

La pollution sonore ne tue pas directement, sauf dans les cas extrêmes d’échouage liés au sonar. Son effet le plus large reste indirect : moins de communication, plus de stress chronique, des zones de nourrissage désertées. C’est un sujet sur lequel la recherche progresse vite, en partie parce que les solutions techniques existent déjà et coûtent, en définitive, assez peu à mettre en œuvre.

Résumer cet article avec :

Partager :