Les cornacs, ces hommes qui vivent avec les éléphants
Un cornac reçoit en général un seul éléphant à accompagner pour toute la vie de l’animal, parfois plus de cinquante ans. Le mot vient du cingalais, transmis par le portugais avant d’entrer dans la langue française, et désigne encore aujourd’hui le guide, le soigneur et parfois le dompteur d’un éléphant d’Asie. Ce métier ancien traverse aujourd’hui une mutation profonde, tiraillé entre tradition familiale et refus croissant du travail forcé de l’animal.
Un métier lié presque exclusivement à l’éléphant d’Asie
Le cornac, aussi appelé mahout en Inde ou en Thaïlande, travaille presque toujours avec l’éléphant d’Asie (Elephas maximus), et non avec l’éléphant d’Afrique. Cette distinction n’est pas un détail : l’éléphant d’Asie, plus petit et réputé plus docile, a une longue histoire de dressage remontant à plusieurs millénaires en Inde et au Sri Lanka, tandis que l’éléphant d’Afrique n’a jamais fait l’objet d’un usage comparable, en dehors de tentatives isolées et abandonnées comme celle menée au Congo belge au début du vingtième siècle.
Le métier reste vivant en Inde, au Sri Lanka, en Thaïlande, au Myanmar, au Laos et au Népal, là où l’éléphant a longtemps servi au débardage forestier, aux cérémonies religieuses et, de plus en plus, au tourisme.
Un lien qui dure toute une vie
Le cornac reçoit souvent un jeune éléphant dont il s’occupera jusqu’à la mort de l’animal ou la sienne, ce qui crée un attachement rare dans la relation entre un humain et un animal domestiqué. Ce lien se construit par des contacts corporels quotidiens : bain, brossage, alimentation, et par une présence constante qui permet aux deux de reconnaître les humeurs et les signaux de l’autre.
Cette proximité a un revers : un cornac blessé ou décédé laisse un éléphant désorienté, parfois dangereux, qu’il faut réhabituer à un nouveau guide sur plusieurs mois. C’est l’une des raisons pour lesquelles les sanctuaires modernes évitent désormais de faire reposer la sécurité de l’animal sur une seule personne.
Parler à l’éléphant, avec la voix et avec les jambes
Le dressage repose sur un vocabulaire de commandes vocales courtes, associées à des pressions des pieds ou des mollets lorsque le cornac est assis sur la nuque de l’animal. Le nombre exact de commandes varie selon les traditions et les régions, mais les études sur la cognition de l’éléphant d’Asie montrent qu’il retient sans difficulté plusieurs dizaines de signaux distincts, associés chacun à une action précise : avancer, reculer, s’agenouiller, soulever un objet avec la trompe.
Cette communication reste avant tout gestuelle et sonore. L’usage du crochet, appelé ankus, a longtemps servi à renforcer les ordres, mais son usage brutal est aujourd’hui condamné par la majorité des organisations de protection animale, qui promeuvent des méthodes de renforcement positif fondées sur la récompense alimentaire.
Nourrir un animal de cent cinquante kilos de végétaux par jour
Au-delà du dressage, le cornac assure l’essentiel des soins quotidiens. Un éléphant d’Asie adulte consomme en moyenne 150 kilogrammes de végétaux et boit entre 150 et 200 litres d’eau chaque jour, un volume que le cornac doit organiser et souvent récolter lui-même, en particulier dans les camps forestiers éloignés des centres urbains.
- Vérifier l’état de la peau, des pieds et des yeux, très exposés aux infections.
- Préparer une ration adaptée à l’âge et à l’activité de l’animal.
- Organiser les temps de bain, un moyen efficace de lutter contre les parasites et la chaleur.
- Faire appel à un vétérinaire pour les blessures ou les maladies plus graves.
Un savoir qui se transmet en famille
Dans de nombreuses régions d’Inde et du Sud-Est asiatique, le métier se transmet de père en fils au sein des mêmes familles depuis plusieurs générations. Ce savoir couvre la reconnaissance des maladies, l’usage de plantes médicinales locales et, dans certaines communautés karen de Thaïlande, des chants spécifiques destinés à calmer un éléphant agité ou à l’endormir.
Cette transmission orale s’oppose aujourd’hui à une formation plus institutionnalisée, dispensée dans certains centres de conservation, qui cherche à faire coexister le savoir traditionnel avec des standards vétérinaires modernes.
Le tourisme change, le métier aussi
L’éléphant d’Asie est classé en danger par l’Union internationale pour la conservation de la nature, avec une population sauvage estimée entre 40 000 et 50 000 individus répartis sur treize pays, en recul constant à cause de la perte d’habitat et des conflits avec l’agriculture. Cette fragilité pèse directement sur l’avenir du métier de cornac.
Le secteur du tourisme, longtemps fondé sur la balade à dos d’éléphant, se réoriente progressivement vers des sanctuaires où l’animal n’est ni monté ni forcé à se produire, et où le cornac devient davantage un accompagnateur qu’un dresseur. Cette transition, accélérée en Thaïlande après l’effondrement du tourisme en 2020, reste fragile : de nombreux cornacs et leurs éléphants se sont retrouvés sans revenu du jour au lendemain, faute de visiteurs à accueillir.
Cette évolution ne dispense pas de regarder le problème de fond. Un sanctuaire donne du travail à un cornac et nourrit son éléphant, mais il ne renverse pas, à lui seul, la baisse continue des populations sauvages qui rend chaque naissance en captivité plus précieuse.
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