La gallinule poule-d’eau : zones humides, parade et nidification
À la mare du parc, deux oiseaux noirs nagent côte à côte : celui qui a le bec blanc est une foulque, celui qui a le bec rouge à pointe jaune est une gallinule poule-d’eau. La différence ne s’arrête pas à la couleur du bec. La foulque plonge et vit en eau libre, la poule-d’eau marche dans la végétation sur des doigts démesurés et remonte sur la berge à la moindre alerte. C’est l’un des oiseaux d’eau les plus répandus de la planète, et l’un des plus discrets malgré sa proximité avec nous.
Un râle, pas un canard
Gallinula chloropus appartient aux rallidés, la famille des râles, des marouettes et des foulques. Rien à voir avec les canards : le bec est court et conique, les doigts sont très longs et dépourvus de palmure, le corps est comprimé latéralement pour se faufiler entre les tiges. L’oiseau nage malgré tout très bien, la tête animée d’un balancement d’avant en arrière à chaque coup de patte.
Depuis 2011, les populations américaines ont été détachées de l’espèce sous le nom de Gallinula galeata. La poule-d’eau au sens strict occupe donc l’Europe, l’Afrique, le Moyen-Orient et une grande partie de l’Asie, jusqu’au Japon et à l’Indonésie.
Le plumage n’est pas bleu
L’oiseau adulte mesure 30 à 38 centimètres pour une envergure de 50 à 55 centimètres et un poids de 250 à 420 grammes. De loin il paraît noir ; de près, la tête et le cou sont gris ardoise, le dos et les ailes brun olive. Les descriptions qui lui prêtent un plumage bleu profond le confondent avec la talève sultane, un rallidé bien plus grand et réellement bleu violacé.
Deux marques signent l’espèce à n’importe quelle distance. Une ligne de plumes blanches court le long du flanc, comme une couture. Et sous la queue relevée, deux taches blanches encadrent une bande noire centrale : l’oiseau relève la queue par saccades en nageant, ce qui fait clignoter ce signal.
Le bec est rouge vif à pointe jaune, prolongé sur le front par une plaque cornée rouge. Les pattes sont vert jaunâtre, et le haut du tibia porte un anneau rouge bien net qu’on appelle la jarretière. Les jeunes de l’année sont brun terne, avec un bec olivâtre sans rouge : ils ne ressemblent guère à leurs parents et passent souvent pour une autre espèce.
Partout où il y a de l’eau et des tiges
L’espèce occupe à peu près tous les plans d’eau douce pourvus d’une ceinture végétale : étangs, mares, fossés, bras morts, rivières lentes, canaux, roselières, jusqu’aux bassins d’ornement des villes et aux retenues de golf. Il lui faut deux choses seulement, un peu d’eau peu profonde et un couvert où disparaître. Elle évite en revanche les grandes étendues d’eau nue, terrain de la foulque.
Les populations d’Europe de l’Ouest sont sédentaires. Celles du nord et de l’est du continent, ainsi que celles de Sibérie, migrent vers le sud en hiver et voyagent de nuit. Les gelées prolongées, qui bloquent l’accès aux berges vaseuses, provoquent les mortalités les plus fortes chez les oiseaux restés sur place.
Un régime végétal complété d’invertébrés
La poule-d’eau est omnivore, avec une nette dominante végétale. Elle consomme :
- pousses, feuilles et tiges de plantes aquatiques et de graminées de berge
- graines, baies et fruits tombés
- insectes aquatiques et terrestres, larves, araignées
- vers, limaces et petits mollusques
- plus rarement des têtards, du frai, des œufs d’autres oiseaux et des charognes
Elle cueille sa nourriture en marchant sur la vase, sur les feuilles flottantes de nénuphars, qu’elle arpente grâce à ses longs doigts, ou dans l’eau en basculant le corps à la verticale, la tête immergée et l’arrière-train en l’air. Elle plonge rarement, et mal.
Territoires et parades du printemps
Dès la fin de l’hiver, les couples délimitent un territoire qu’ils défendent avec une agressivité disproportionnée à leur taille. Les combats se règlent sur l’eau : les deux adversaires basculent sur le dos, s’agrippent du bec et frappent des pattes en avant, parfois plusieurs minutes de suite.
La parade est plus feutrée : le mâle nage vers la femelle le cou tendu et la queue dressée en éventail, et lui présente un fragment de plante aquatique. Le cri le plus courant est un kurr-rouk explosif, lancé souvent depuis le couvert, complété par un kik sec répété en cas d’alerte. L’oiseau crie aussi la nuit, ce qui trahit sa présence sur des points d’eau où on ne le voit jamais.
Des poussins qui quittent le nid le premier jour
La nidification s’étale de mars à août, avec deux à trois couvées par an sous nos latitudes. Le nid est une coupe volumineuse de tiges de roseaux et de joncs, amarrée dans la végétation au ras de l’eau, posée sur une branche basse ou franchement flottante, ce qui lui permet de monter avec la crue. Le couple construit en plus des plateformes annexes qui servent de reposoir aux jeunes.
La ponte compte 5 à 11 œufs beige roux tachés de brun, couvés par les deux parents pendant 19 à 22 jours. Les poussins sont nidifuges : couverts d’un duvet noir, la calotte pelée et le bec déjà rougeâtre, ils nagent dès le premier ou le deuxième jour et suivent leurs parents sur l’eau. Ils sont nourris bec à bec plusieurs semaines et volent vers 45 à 50 jours. Les jeunes de la première couvée restent souvent sur le territoire et aident à nourrir leurs cadets de la nichée suivante, un comportement d’entraide bien documenté chez cette espèce.
Une espèce commune dont l’habitat recule
La liste rouge la classe en préoccupation mineure : l’aire est immense et les effectifs se comptent en millions. Cette abondance masque des reculs locaux, liés au comblement des mares agricoles, au curage systématique des fossés, à l’artificialisation des berges et aux pollutions qui appauvrissent la ceinture de végétation dont elle dépend. La prédation par les chats et les rats, sur les pièces d’eau urbaines, pèse aussi sur les couvées.
La plupart des poules-d’eau ne passent pas leur troisième année, mortalité juvénile comprise. Le baguage a pourtant livré des oiseaux de plus de quinze ans, preuve qu’un adulte installé sur un bon territoire peut durer longtemps.
Résumer cet article avec :
Partager :