L’automédication chez les chimpanzés : quelles plantes et pourquoi

découvrez comment les chimpanzés pratiquent l'automédication pour traiter leurs maux, explorant les comportements surprenants et fascinants de ces primates dans le règne animal.
Sommaire6 sections
  1. 01Un cousin qui partage 98 % de nos gènes
  2. 02Vernonia amygdalina, la plante vermifuge
  3. 03Kibale, le terrain de Sabrina Krief
  4. 042024 : des feuilles utilisées comme un pansement
  5. 05Un savoir que les humains partagent parfois
  6. 06Ce que cela change pour la recherche pharmaceutique

En 2022, dans la forêt de Budongo en Ouganda, des chercheurs ont observé un chimpanzé mâle blessé à la main mâcher des feuilles puis les appliquer directement sur sa plaie, comme un pansement végétal. Ce geste, documenté et publié en 2024, illustre une pratique que la primatologue française Sabrina Krief étudie depuis plus de vingt ans chez les chimpanzés d’Ouganda : l’usage délibéré de plantes pour soigner des maux précis. Voici ce que la recherche a confirmé, plante par plante.

Un cousin qui partage 98 % de nos gènes

un chimpanzé assis au sol dans la végétation, en train de manipuler des feuilles avec les mains.

Le chimpanzé partage environ 98 % de son génome avec l’humain, ce qui en fait l’un des sujets de choix pour étudier les comportements que les deux espèces pourraient avoir hérités d’un ancêtre commun. Parmi ces comportements, la zoopharmacognosie, le fait pour un animal de sélectionner et de consommer des substances non nutritives à des fins médicinales, a d’abord été documentée chez cette espèce dans les années 1980, avant d’être confirmée chez d’autres primates.

Vernonia amygdalina, la plante vermifuge

Le cas le mieux établi reste celui de Vernonia amygdalina, un arbuste à la moelle amère consommée par les chimpanzés malades de parasitoses intestinales. L’animal pèle la tige, mâche la moelle sans l’avaler entièrement et recrache la matière fibreuse, un comportement très différent de son alimentation habituelle. Les analyses chimiques ont identifié dans cette plante des composés, les vernonosides, actifs contre plusieurs espèces de nématodes intestinaux qui infectent les chimpanzés.

Ce comportement a d’abord été décrit chez les chimpanzés du parc de Mahale, en Tanzanie, avant d’être retrouvé dans plusieurs autres populations d’Afrique de l’Est, ce qui suggère un usage largement répandu chez l’espèce plutôt qu’une habitude isolée à un seul groupe.

Kibale, le terrain de Sabrina Krief

Depuis le début des années 2000, la primatologue Sabrina Krief, rattachée au Muséum national d’histoire naturelle, suit les chimpanzés du parc national de Kibale, en Ouganda. Son équipe a catalogué plusieurs dizaines de plantes consommées de façon sélective par des individus présentant des symptômes précis, fièvre, diarrhée ou plaies, et a testé en laboratoire l’activité pharmacologique de ces plantes contre des parasites, des bactéries et, dans certains cas, contre le paludisme.

Une partie de ces plantes s’est révélée active contre Plasmodium falciparum, l’agent du paludisme, en laboratoire, ce qui a conduit à isoler plusieurs molécules candidates pour la recherche pharmaceutique humaine.

2024 : des feuilles utilisées comme un pansement

La découverte la plus récente change la nature même de ce qu’on entend par automédication chez les chimpanzés. En 2024, une équipe de l’université d’Oxford travaillant à Budongo a publié la première observation détaillée d’un chimpanzé appliquant des feuilles mâchées directement sur une plaie ouverte, plutôt que de les ingérer. Les chercheurs ont ensuite testé en laboratoire l’activité antibactérienne d’une quarantaine de plantes consommées ou appliquées par des chimpanzés blessés ou malades de la même communauté.

Plusieurs de ces plantes ont montré une activité mesurable contre des souches bactériennes responsables d’infections de plaies, dont certaines résistantes aux antibiotiques courants. C’est la première fois qu’une activité antibactérienne est démontrée en laboratoire pour des plantes appliquées, et non simplement mangées, par des chimpanzés sauvages.

Un savoir que les humains partagent parfois

Plusieurs populations humaines vivant à proximité des zones étudiées utilisent certaines des mêmes plantes pour des affections comparables, en particulier des troubles digestifs et des infections parasitaires. Selon les travaux de Sabrina Krief, environ un cinquième des plantes consommées à des fins médicinales par les chimpanzés de Kibale ont un usage documenté dans la pharmacopée traditionnelle des populations voisines, ce qui suggère soit une origine commune de cette connaissance, soit une observation ancienne et indépendante des mêmes comportements animaux.

Ce que cela change pour la recherche pharmaceutique

Le principe qui guide ces recherches est simple : un animal malade qui modifie son alimentation de façon répétée et ciblée désigne, sans le savoir, des molécules potentiellement actives. Les laboratoires qui collaborent avec les équipes de terrain utilisent ces observations comme un raccourci pour orienter le criblage de nouvelles plantes, plutôt que de tester au hasard des milliers d’espèces végétales. Les composés antipaludiques et antibactériens déjà isolés à partir de plantes consommées par les chimpanzés de Kibale et de Budongo montrent que cette approche produit des résultats concrets, pas seulement une curiosité de terrain.

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