Observer les animaux sauvages : cinq conseils de terrain
Un chevreuil vous repère à l’odeur bien avant de vous voir, souvent à deux ou trois cents mètres si le vent vient de votre dos. C’est la première chose à intégrer quand on veut observer des animaux sauvages : le sens du vent pèse plus lourd que la couleur de la veste, et l’heure de sortie pèse plus lourd que le matériel. Le reste s’apprend en quelques sorties.
Le vent avant tout le reste
Chez la plupart des mammifères, l’odorat prime sur la vue. Un sanglier, un cerf ou un renard qui capte une odeur humaine part sans chercher à en savoir plus, et il emporte l’alerte avec lui pour le reste de la soirée. La règle tient en une phrase : on avance face au vent, toujours, quitte à faire un détour de deux kilomètres pour aborder un secteur par le bon côté.
En montagne, le vent thermique complique les choses. L’air remonte les versants dans la journée, quand le soleil chauffe la pente, et redescend le soir quand l’air se refroidit. Un affût installé au-dessus d’une combe fonctionne l’après-midi et trahit son occupant à la tombée du jour. Un brin d’herbe sèche lâché entre deux doigts suffit à vérifier le sens du courant, et ce geste vaut mieux que n’importe quel équipement.
Deux créneaux dans la journée, quelques semaines dans l’année
La majorité des mammifères européens sortent au crépuscule et à l’aube. En pratique, l’heure qui précède le lever du soleil et les deux heures qui suivent son coucher concentrent presque tout ce qu’on peut espérer voir. Chercher un blaireau à quinze heures ou une chouette hulotte en plein midi est une perte de temps : elle dort dans une cavité, et elle ne chante qu’après la nuit tombée.
L’année a aussi ses fenêtres. Le brame du cerf court de la mi-septembre à la mi-octobre, et c’est la seule période où l’animal se signale lui-même. Les castors se laissent voir en soirée sur les rivières d’avril à septembre. Le passage des oiseaux migrateurs se concentre sur septembre et octobre à l’automne, mars et avril au printemps. Au printemps encore, chamois et bouquetins descendent chercher les premières repousses à des altitudes accessibles à pied.
Ce que les animaux voient de vous
Le conseil de porter du kaki plutôt que du rouge vif repose sur une idée fausse. Les ongulés sont dichromates : ils voient bien le bleu et le jaune vert, et distinguent très mal le rouge et l’orange, qui leur apparaissent ternes. Un gilet orange de chasseur est donc peu visible pour un chevreuil. En revanche, une veste bleue ou un vêtement lavé avec une lessive contenant des azurants optiques renvoie de l’ultraviolet et ressort nettement à leurs yeux.
Ce qui déclenche la fuite, dans tous les cas, c’est le mouvement et la silhouette. Une forme humaine debout, verticale, qui se découpe sur le ciel en haut d’une crête, est repérée de très loin. Mieux vaut rester adossé à un tronc ou à un rocher, bas, et bouger lentement. Chez les oiseaux, la question se pose autrement : ils voient les couleurs mieux que nous, ultraviolet compris, et là les teintes sourdes servent réellement.
Lire le sol avant de lever les jumelles
Une sortie utile commence en regardant par terre. Les coulées, ces sentiers étroits tracés dans les ronces et les herbes, indiquent les passages réguliers. Les boutis de sanglier, terre retournée sur quelques mètres carrés, disent qu’une compagnie travaille le secteur. Les frottis et les frayures sur les jeunes troncs, écorce arrachée à hauteur d’épaule, sont l’œuvre des cervidés qui débarrassent leurs bois de leur velours en été.
Les empreintes se lisent surtout dans la boue au bord des mares et dans la neige fraîche. Celles du chevreuil et du sanglier se confondent souvent : le sanglier laisse la marque de ses gardes, les deux doigts latéraux, largement écartés de part et d’autre des deux doigts porteurs. Les laissées et les pelotes de réjection complètent le tableau. Une pelote de chouette effraie, décortiquée à la pince, livre les crânes de campagnols avalés la veille, et c’est souvent plus instructif qu’une observation fugace.
Attendre au bon endroit
La patience sert peu si le poste est mal choisi. On s’installe sur un point de passage obligé plutôt qu’au milieu d’un massif : lisière entre forêt et prairie, bord de mare, gué, col où la migration s’entonne. Arriver sur place au moins une demi-heure avant le créneau visé permet aux animaux dérangés par l’approche de reprendre leur activité.
Ensuite il faut tenir, et c’est plus difficile qu’il n’y paraît. Deux heures assis sans bouger, par cinq degrés, demandent des vêtements chauds, un tapis de sol isolant et de quoi boire. Le plus dur reste de ne pas se lever au bout de quarante minutes parce qu’il ne s’est rien passé, alors que la belle observation arrive souvent au bout de la deuxième heure. Je conseille de compter en séances plutôt qu’en réussites : sur dix affûts au même endroit, deux ou trois donnent quelque chose, et les sept autres servent à comprendre le terrain.
Déranger, ce que dit la loi
L’article L411-1 du code de l’environnement interdit la perturbation intentionnelle des espèces protégées, ainsi que la destruction ou la dégradation de leurs sites de reproduction. Approcher une falaise à faucons pèlerins en période de couvaison ou faire décoller une femelle de son nid entre dans ce cadre, même sans intention de nuire. Dans les réserves et les cœurs de parcs nationaux, des arrêtés ajoutent des restrictions locales, souvent saisonnières.
La repasse, qui consiste à diffuser le chant d’un oiseau pour le faire venir, est proscrite en période de reproduction par les associations naturalistes et interdite dans plusieurs espaces protégés : le mâle qui répond dépense de l’énergie et délaisse sa couvée pour défendre un rival qui n’existe pas. Le nourrissage pose le même problème, en habituant des animaux sauvages à la présence humaine. Et si vous tombez sur un faon couché seul dans l’herbe, laissez-le : sa mère est à quelques dizaines de mètres, elle attend que vous partiez.
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