La symbiose entre espèces : poisson-clown, abeilles et autres alliances
Le mot symbiose ne veut pas dire entraide. Anton de Bary, le botaniste allemand qui l’a défini en 1879, y rangeait aussi le parasitisme : vivre ensemble durablement, rien de plus. La confusion a la vie dure, et elle a laissé passer dans les livres de vulgarisation deux ou trois histoires d’alliance animale qui n’ont jamais été observées.
Trois façons de vivre ensemble
On distingue trois cas selon le bilan pour chaque partenaire. Le mutualisme profite aux deux, le commensalisme profite à l’un sans coût pour l’autre, le parasitisme profite à l’un aux dépens de l’autre. Ces cases sont moins étanches qu’elles en ont l’air : un même couple d’espèces glisse de l’une à l’autre selon la saison, l’âge des individus ou l’abondance de nourriture. C’est la raison pour laquelle les écologues parlent plutôt de mutualisme conditionnel.
La symbiose la plus lourde de conséquences sur la planète ne concerne d’ailleurs pas des animaux entre eux. Les coraux bâtisseurs hébergent dans leurs tissus des algues unicellulaires, les zooxanthelles, qui leur fournissent jusqu’à neuf dixièmes de leur énergie. Sans elles, pas de récif, pas de barrière, et pas les milliers d’espèces qui en dépendent.
Le poisson-clown et son anémone
La trentaine d’espèces de poissons-clowns du genre Amphiprion ne s’installe que dans une dizaine d’espèces d’anémones géantes de l’Indo-Pacifique. Le poisson est protégé des prédateurs par les cellules urticantes des tentacules, auxquelles il échappe grâce à son mucus. Le mécanisme exact reste discuté : une partie de ce mucus semble propre au poisson, une autre partie provient de l’anémone elle-même, ramassée pendant la phase d’acclimatation où le jeune se frotte prudemment contre les tentacules.
La contrepartie pour l’anémone a été mesurée, et elle est réelle. Le poisson chasse les poissons-papillons qui viennent brouter les tentacules, ses déjections apportent de l’azote aux algues symbiotiques de son hôte, et son va-et-vient nocturne entre les tentacules brasse l’eau et augmente l’oxygénation de l’anémone pendant les heures où le récif s’appauvrit en oxygène. Une anémone occupée grandit plus vite qu’une anémone vide.
Les stations de nettoyage
Le labre nettoyeur Labroides dimidiatus, un poisson de dix centimètres, tient sur le récif un poste fixe où d’autres poissons viennent se faire débarrasser de leurs parasites. Les comptages menés sur la Grande Barrière donnent plus de deux mille visites par jour pour un seul nettoyeur, et plus d’un millier de parasites prélevés. Les clients ne sont pas des malades venus en consultation : ce sont des poissons en bonne santé qui passent, plusieurs fois par jour pour certains, et qui adoptent une posture d’invitation, nageoires écartées, gueule ouverte.
Le plus intéressant vient de ce que le système triche. Le labre préfère le mucus de son client aux parasites, et il en mord de temps en temps, ce qui fait sursauter le poisson nettoyé. Les nettoyeurs trichent moins quand d’autres clients potentiels observent la scène, et ils compensent une morsure par un massage des nageoires pectorales pour retenir le client. Un marché avec sa réputation, ses resquilleurs et ses gestes commerciaux.
Deux histoires qui ne tiennent pas
La première est celle de l’oiseau qui entre dans la gueule du crocodile du Nil pour lui nettoyer les dents. Elle vient d’Hérodote, au cinquième siècle avant notre ère, elle a été recopiée pendant deux mille cinq cents ans, et aucun naturaliste n’en a jamais fourni d’observation vérifiée. Ce qui est documenté chez les crocodiliens est différent : des oiseaux d’eau nichent volontiers au-dessus des mares occupées par des alligators, qui écartent les ratons laveurs et les opossums pilleurs de nids, et qui récupèrent en échange les poussins tombés.
La seconde est celle de l’indicateur qui guide le ratel vers les ruches. Elle figure dans d’innombrables documentaires, elle a été passée en revue par les ornithologues africains, et le constat est le même : pas une observation solide. Le partenaire réel de l’indicateur, celui-là bien établi, est humain. Dans la réserve de Niassa, au Mozambique, les chasseurs de miel yao lancent un appel particulier, une sorte de « brrr-hm », auquel l’oiseau répond en les menant à un nid d’abeilles. Le travail publié en 2016 mesure l’effet : la probabilité de trouver un nid passe de 16 à 54 pour cent quand le chasseur émet l’appel. L’homme ouvre la ruche et enfume les abeilles, l’oiseau récupère la cire.
Le pique-bœuf, mutualiste à temps partiel
On présente toujours les deux espèces de pique-bœufs africains comme des débarrasseurs de tiques. Une expérience menée au Zimbabwe sur du bétail, avec des animaux dont on écartait les oiseaux et des animaux témoins, n’a pas trouvé de différence nette dans la charge en tiques. Elle a trouvé autre chose : les plaies des bêtes visitées par les pique-bœufs restaient ouvertes plus longtemps.
L’oiseau mange des tiques, mais il mange aussi du sang, de la lymphe et des lambeaux de peau, et il entretient les blessures qu’il exploite. Selon l’abondance de tiques et l’état de l’hôte, la relation bascule du côté utile ou du côté coûteux. Les buffles et les girafes tolèrent les pique-bœufs, les éléphants les chassent, ce qui en dit long sur le bilan perçu par les intéressés.
Les couples obligatoires sont les plus fragiles
Plus deux espèces sont liées, moins elles supportent une perturbation. Le cas extrême est celui du figuier et de sa guêpe. Chacune des quelque huit cents espèces de figuiers dépend en général d’une seule espèce de guêpe pollinisatrice, qui pénètre dans la figue par un orifice si étroit qu’elle y perd ses ailes et ses antennes, pond, et meurt à l’intérieur. Perdre l’une revient à perdre l’autre, et avec elle la ressource alimentaire de dizaines d’espèces frugivores.
Le blanchissement des coraux illustre le même mécanisme à grande échelle. Quand la température de l’eau dépasse d’un degré le maximum estival habituel pendant plusieurs semaines, le corail expulse ses zooxanthelles, blanchit, et meurt si les algues ne reviennent pas. Les mutualistes opportunistes, eux, encaissent : un labre nettoyeur trouvera d’autres clients, un pique-bœuf d’autres hôtes. Ce sont les couples exclusifs qui disparaissent en premier, et ce sont aussi ceux qu’on aime le plus raconter.
Résumer cet article avec :
Partager :