Les loups suisses mangent plus de faune sauvage que de moutons

Le 1er juin 2024, la fondation KORA a publié le premier bilan national du régime alimentaire du loup en Suisse, établi par séquençage de l’ADN contenu dans les crottes. Résultat : 83 % des proies consommées sont des animaux sauvages, 17 % des animaux de rente, et le mouton pèse 11 % du total. Le chiffre est devenu la référence du débat helvétique sur la régulation.

Trois cent cinquante crottes passées au séquenceur

KORA est la fondation mandatée par l’Office fédéral de l’environnement pour le suivi des grands carnivores en Suisse. Ses chercheurs ont collecté des excréments de loups sur l’ensemble des zones de présence, puis retenu environ 350 échantillons exploitables, récoltés entre 2017 et 2022. Chaque échantillon a été traité par métabarcodage : on amplifie les fragments d’ADN des proies présents dans les restes digérés et on les compare à une bibliothèque de référence pour nommer l’espèce mangée.

La méthode change la nature du débat. Jusque-là, on raisonnait sur les dégâts déclarés, c’est-à-dire sur les carcasses de bétail retrouvées et indemnisées, qui ne disent rien de ce que le loup mange le reste du temps. Analyser les crottes revient à inverser le point de vue : on part de l’animal et de son alimentation réelle, pas des plaintes qu’il génère.

Quatre-vingt-trois pour cent de proies sauvages

Les ongulés sauvages forment le gros du menu, autour de 74 à 75 % des proies identifiées : cerf élaphe, chevreuil et chamois arrivent en tête. Le mouton compte pour 11 %, les bovins environ 3 %, les chèvres près de 2 %. Le reste se partage entre renard, sanglier, lièvre, marmotte et bouquetin, chacun autour de 1 à 3 %.

Une donnée a surpris les auteurs : le sanglier est très peu consommé, alors qu’il est une ressource majeure pour les loups d’Europe du Sud et de l’Est. L’espèce est pourtant abondante sur le Plateau suisse, mais les meutes établies vivent en montagne, là où le sanglier est rare et où les ongulés de pente dominent.

Le chamois en Valais, le cerf aux Grisons

La moyenne nationale masque de fortes différences régionales, qui suivent la disponibilité locale du gibier. En Valais, le chamois domine avec 28,8 % des proies, devant le cerf à 21,6 % et le chevreuil à 20 %, le mouton y atteignant 12,8 %. Dans l’ensemble Grisons, Tessin et Glaris, la part du cerf est supérieure d’une vingtaine de points à celle observée en Valais.

La saison compte autant que la région. La part du mouton passe de 8,7 % en hiver à 14,6 % en été, presque six points d’écart, ce qui correspond exactement à la montée des troupeaux en estive. Pendant quatre mois, des dizaines de milliers de bêtes se retrouvent sur les alpages, souvent en dessus de la limite de la forêt, dans le domaine vital des meutes. Le reste de l’année, le bétail est à l’étable et disparaît du menu.

Pourquoi le gibier passe avant le troupeau

Les articles de vulgarisation écrivent parfois que le loup irait chercher un défi sportif. Un prédateur prend plutôt ce qui lui coûte le moins d’énergie et de risque. Trois facteurs jouent.

  • L’abondance : les populations d’ongulés sauvages ont fortement augmenté dans les Alpes suisses depuis les années 1970, et elles sont présentes toute l’année, contrairement aux troupeaux.
  • La protection : chiens de protection, clôtures électrifiées et regroupement nocturne rendent un mouton gardé bien plus difficile à saisir qu’un chevreuil isolé. Les attaques se concentrent sur les troupeaux non protégés.
  • L’apprentissage : une meute transmet ses habitudes de chasse, et les meutes suisses se sont formées dans un milieu montagnard où le chamois et le cerf sont la ressource par défaut.

Les limites de la méthode

Le métabarcodage donne une fréquence d’occurrence, c’est-à-dire la proportion d’échantillons où une espèce apparaît. Il ne mesure pas la biomasse : un cerf de 150 kilos et une marmotte de 4 kilos comptent pareil dans le calcul, alors qu’ils ne nourrissent pas une meute de la même manière. Les crottes ne permettent pas non plus de distinguer une proie tuée d’une charogne consommée, ce qui peut gonfler la part des animaux morts d’autre chose.

KORA a poursuivi le travail. En octobre 2025, une analyse étendue portant sur 698 crottes attribuées à 250 loups différents, collectées de 2017 à 2024, a confirmé la structure du régime et situé la part des animaux de rente à 11,7 %. Le jeu de données montre aussi que l’alimentation varie selon le statut social de l’individu : un loup solitaire en dispersion ne mange pas comme un adulte reproducteur installé dans une meute.

D’une meute en 2012 à quarante-trois aujourd’hui

Le loup a disparu de Suisse à la fin du XIXe siècle et y est revenu seul, depuis la population italo-française, un premier individu étant confirmé en Valais en 1995. La première meute s’est installée au Calanda, dans les Grisons, en 2012. Au moment de l’étude, le pays comptait environ 35 meutes.

Le dernier rapport annuel de KORA en dénombre 43, pour une population estimée autour de 350 animaux et au moins 155 louveteaux nés dans l’année, répartis sur neuf cantons : Valais, Grisons, Tessin, Vaud, Saint-Gall, Glaris, Schwytz, Neuchâtel et Obwald. Les deux derniers accueillent une meute pour la première fois. La révision de l’ordonnance sur la chasse entrée en vigueur fin 2023 a ouvert la voie à des tirs préventifs : pour la période 2025-2026, une centaine d’abattages ont été autorisés et 77 réalisés.

Ce que le chiffre change pour les éleveurs

Pour la filière ovine, le résultat a une portée pratique. Si la prédation sur le bétail est concentrée sur quatre mois et sur les alpages les moins protégés, l’effort de prévention peut être ciblé plutôt que généralisé, et le coût des mesures de protection porté là où il sert. Les données de KORA alimentent directement les plans cantonaux de gestion, qui décident de l’attribution des aides aux chiens de protection et du périmètre des tirs.

Pour la gestion de la faune, le second enseignement concerne le gibier. Une prédation appuyée sur le cerf et le chamois modifie la pression sur la régénération forestière, un sujet ancien dans les vallées alpines où le rajeunissement des peuplements conditionne la protection contre les avalanches. Les services cantonaux de la chasse ajustent désormais leurs plans de tir en tenant compte de la présence des meutes.

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