Le diable de Tasmanie : vie solitaire, carcasses et affrontements
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Le diable de Tasmanie a perdu environ 80 % de sa population en une trentaine d’années, à cause d’un cancer qui se transmet par la morsure. C’est le fait qui domine tout ce qu’on peut dire de cet animal aujourd’hui, avant même sa mauvaise réputation de charognard hurleur. Le reste, la vie solitaire, les carcasses partagées, les cris nocturnes, s’explique en grande partie par cette pression qui pèse sur l’espèce depuis 1996.
Une tumeur qui se transmet en se battant
La maladie s’appelle la tumeur faciale du diable, ou DFTD dans la littérature scientifique. Elle a été observée pour la première fois dans le nord-est de la Tasmanie en 1996, chez des animaux au museau déformé par des excroissances qui gênaient l’alimentation jusqu’à la mort par famine, en général quelques mois après les premiers signes. Ce qui rend ce cancer inhabituel, c’est son mode de transmission : les cellules tumorales elles-mêmes passent d’un individu à l’autre par la morsure, lors des affrontements ou de l’accouplement. Le diable de Tasmanie fait partie des très rares mammifères chez qui un cancer se comporte comme une maladie contagieuse.
L’espèce est classée en danger par l’UICN depuis 2008, un déclassement direct lié à cette épidémie. Des populations d’assurance ont été constituées en Tasmanie même, sur des îles indemnes, et en captivité sur le continent australien. En 2020, des diables ont été relâchés dans un sanctuaire clôturé de Nouvelle-Galles du Sud : les premières naissances à l’état sauvage sur le continent depuis environ trois mille ans, l’espèce ayant disparu d’Australie continentale bien avant l’arrivée des Européens.
Une vie faite de repas disputés
Au quotidien, le diable de Tasmanie chasse et vit seul. Il tolère en revanche la présence de congénères autour d’une carcasse volumineuse, ce qui donne lieu à des scènes bruyantes où plusieurs animaux se disputent la même dépouille à grand renfort de cris et de menaces. Ces affrontements ressemblent à des rituels : ils servent à établir qui mange en premier plus qu’à blesser gravement l’adversaire, même si les morsures qui s’échangent alors sont précisément la voie par laquelle la tumeur se propage.
La morsure du diable de Tasmanie est d’ailleurs redoutable pour sa taille : rapportée au poids du corps, sa force de morsure compte parmi les plus élevées connues chez les mammifères, ce qui lui permet de broyer les os et le cartilage des carcasses jusqu’au dernier morceau. Il ne laisse pratiquement rien derrière lui, un rôle sanitaire précieux dans les milieux qu’il fréquente.
Chasseur discret, charognard efficace
La nuit venue, le diable de Tasmanie chasse à l’odorat et repère le mouvement de ses proies pour les surprendre par une approche silencieuse. Il capture des insectes, de petits mammifères et parfois des oiseaux au sol, mais l’essentiel de son alimentation vient des carcasses qu’il détecte à plusieurs kilomètres. Le jour, il se tient à l’abri dans un terrier, une souche creuse ou une crevasse rocheuse, loin de la chaleur et des regards.
Un continent qu’il a déjà perdu une fois
Le diable de Tasmanie a longtemps vécu sur l’ensemble de l’Australie continentale. Il en a disparu il y a environ trois mille ans, probablement sous la pression du dingo, introduit par l’homme et absent de Tasmanie, séparée du continent par le détroit de Bass depuis la fin de la dernière glaciation. Le tigre de Tasmanie, ou thylacine, partageait le même refuge insulaire ; il s’est éteint à son tour au vingtième siècle, le dernier individu connu étant mort en captivité en 1936. Aujourd’hui, les jeunes diables de Tasmanie restent vulnérables aux rapaces, aigles et grands hiboux, mais les adultes n’ont plus guère de prédateur naturel sur leur île.
Une reproduction qui laisse peu de survivants
La période des amours voit les mâles, polygames, multiplier les affrontements pour accéder aux femelles. La gestation ne dure qu’une vingtaine de jours, une durée très courte propre aux marsupiaux, et se termine par la naissance de dizaines de petits minuscules qui doivent ramper jusqu’à la poche ventrale de leur mère. Celle-ci ne comptant que quatre tétines, seuls quatre jeunes en moyenne survivent à cette première course. Ils quittent la poche après environ quinze semaines puis restent au terrier avant de devenir indépendants. Un diable de Tasmanie vit rarement plus de cinq ou six ans à l’état sauvage, une longévité courte que l’épidémie actuelle n’a fait qu’aggraver.
Un animal craintif malgré sa réputation
Le nom du diable de Tasmanie vient des cris rauques et des grognements qu’il pousse lors des disputes autour d’une carcasse, entendus par les premiers colons européens comme des hurlements diaboliques dans la nuit. En présence de l’homme, l’animal est en réalité craintif et cherche à fuir plutôt qu’à attaquer. Quand il se sent acculé, il peut aussi dégager une odeur forte, un dernier recours dissuasif plus qu’une arme offensive. Sa femelle porte le nom de diablesse, un détail qui amuse souvent, mais qui rappelle surtout que cette espèce reste étroitement surveillée par les programmes de conservation tasmaniens.
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