Le corbeau : outils, résolution de problèmes et mémoire
Sommaire5 sections
Le mot « corbeau » recouvre en réalité plusieurs espèces de corvidés bien distinctes, et cette confusion explique une partie de sa réputation. Les expériences sur l’utilisation d’outils portent presque toutes sur une seule espèce, le corbeau calédonien, endémique du Pacifique. Celles sur la mémoire et la planification concernent un tout autre oiseau, le grand corbeau, présent en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. Deux terrains d’étude, une seule réputation commune.
Un fil de fer plié pour atteindre un ver
Le corbeau calédonien (Corvus moneduloides), une espèce de la taille d’une corneille vivant uniquement en Nouvelle-Calédonie, fabrique ses propres outils dans la nature. Il découpe des feuilles de pandanus en bandelettes dentelées pour en faire des sondes rigides, qu’il enfonce dans les crevasses d’écorce afin d’en extraire des larves. En laboratoire, un individu nommé Betty a plié spontanément un fil de fer droit en crochet pour récupérer un panier de nourriture au fond d’un tube, sans avoir jamais vu ce geste auparavant.
Cette capacité à fabriquer un outil adapté à un problème inédit, et non simplement à s’en servir, reste rare chez les oiseaux. Elle place le corbeau calédonien parmi les rares espèces non primates capables de résoudre des tâches en plusieurs étapes, en combinant par exemple un outil court pour en récupérer un plus long, seul moyen d’atteindre une nourriture éloignée.
Le grand corbeau et sa mémoire des cachettes
Le grand corbeau (Corvus corax), le plus grand des passereaux avec près d’un mètre trente d’envergure et jusqu’à 1,5 kilogramme, cache de la nourriture par centaines pour les périodes de disette. Il se souvient de l’emplacement de ces cachettes pendant plusieurs mois et adapte son comportement selon qui l’observe : s’il sait qu’un congénère l’a vu enterrer sa réserve, il attend que celui-ci s’éloigne avant de la déplacer, ou revient discrètement la déterrer une fois seul.
Une étude publiée en 2017 a montré que des grands corbeaux acceptaient d’échanger immédiatement un jeton contre de la nourriture, mais patientaient plus de quinze minutes lorsqu’un outil leur permettait ensuite d’obtenir une récompense plus importante, un niveau d’autocontrôle jusque-là documenté surtout chez les grands singes.
Anticiper un besoin qu’il n’a pas encore
Le même laboratoire a testé la capacité des grands corbeaux à choisir un outil pour une tâche qui ne se présenterait que quinze heures plus tard. Les oiseaux ont sélectionné et gardé l’objet utile aussi souvent que des chimpanzés et des orangs-outans placés dans une situation comparable, alors qu’aucune récompense immédiate ne les y poussait.
Corbeau ou corneille : le critère qui les sépare
En français courant, « corbeau » sert souvent à désigner n’importe quel oiseau noir de bonne taille, corneille comprise, ce qui entretient une confusion inverse de celle des naturalistes. Trois critères permettent de les distinguer sur le terrain. La taille d’abord : le grand corbeau pèse presque trois fois plus qu’une corneille noire et déploie une envergure nettement supérieure. La gorge ensuite : le grand corbeau porte des plumes hérissées et pointues sous le bec, absentes chez la corneille au plumage lisse. La silhouette en vol enfin : la queue du grand corbeau forme un losange net quand celle de la corneille reste carrée.
Une vie sociale construite autour de la nourriture
Les jeunes grands corbeaux non reproducteurs se rassemblent en dortoirs communs pouvant compter plusieurs centaines d’individus. Ce regroupement leur sert notamment à recruter des congénères devant une grosse carcasse : seuls, ils se feraient chasser par le couple résident installé sur le territoire, mais en arrivant en nombre, ils parviennent à s’imposer et à se nourrir malgré la défense des propriétaires des lieux.
Le répertoire vocal de l’espèce compte plusieurs dizaines de vocalisations distinctes, utilisées pour signaler une source de nourriture, avertir d’un danger ou coordonner un déplacement collectif. L’Union internationale pour la conservation de la nature classe le grand corbeau parmi les espèces de préoccupation mineure, sa population étant stable voire en expansion sur une grande partie de son aire.
Deux espèces, deux répertoires de comportements bien documentés : l’une fabrique des outils dans une forêt du Pacifique, l’autre planifie, échange et se souvient sur d’autres continents. La confondre sous un même nom masque ce que chacune a de propre.
Résumer cet article avec :
Partager :
