L’antilope saïga : son nez en cornet, ses mœurs et son déclin
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La saïga se reconnaît en un instant à son nez : un tube charnu et mobile, planté juste au-dessus de la bouche, qui filtre la poussière des steppes en été et réchauffe l’air glacé avant qu’il n’atteigne les poumons en hiver. Aucune autre antilope n’a ce nez-là. Au printemps 2015, cette même espèce a connu l’une des hécatombes les plus rapides jamais mesurées chez un grand mammifère sauvage : plus de 200 000 individus morts en quelques semaines au Kazakhstan, à cause d’une bactérie ordinaire devenue soudain mortelle.
Un nez qui filtre et qui réchauffe
La saïga, Saiga tatarica, est une antilope de la famille des bovidés qui vit sur les steppes arides d’Asie centrale, principalement au Kazakhstan, avec de petites populations en Russie, en Ouzbékistan et en Mongolie. Son trait le plus frappant est ce museau renflé, souple et presque tubulaire, qui pend légèrement au-dessus de la bouche. Il abrite des cavités nasales complexes qui piègent la poussière soulevée par les troupeaux en été et réchauffent l’air à moins trente degrés en hiver avant qu’il n’entre dans les poumons. Chez les mâles, ce même nez sert de caisse de résonance pendant le rut : il amplifie des grognements graves qui portent sur plusieurs centaines de mètres à travers la plaine.
La confondre avec la gazelle à goitre est facile, la distinguer un peu moins
Sur ces mêmes steppes vit la gazelle à goitre, Gazella subgutturosa, avec laquelle on confond souvent la saïga vue de loin. La différence tient au nez et aux cornes. Chez la gazelle, seul le mâle développe un renflement à la gorge, et seulement pendant le rut : le reste de l’année, son profil reste fin et classique. Chez la saïga, le nez tubulaire est permanent, visible toute l’année et chez les deux sexes, même si seuls les mâles portent des cornes. Ces cornes, d’ailleurs, ne sont pas en forme de lyre comme on l’écrit souvent : ce sont celles de la gazelle à goitre qui dessinent cette courbe sombre et recourbée. Les cornes de la saïga sont translucides, couleur ambre pâle, annelées, dressées presque à la verticale, et bien plus courtes qu’on ne le croit : vingt à trente centimètres, pas soixante-dix.
Des troupeaux qui migrent et mettent bas ensemble
La saïga vit en troupeaux qui se rassemblent parfois par milliers pendant la migration, avec des déplacements saisonniers qui peuvent dépasser mille kilomètres entre les pâtures d’été et les refuges d’hiver, plus au sud et moins enneigés. Les femelles se regroupent pour mettre bas de façon presque synchronisée, sur une fenêtre de quelques jours à peine : l’effet est de submerger les prédateurs sous un afflux de faons qu’ils ne peuvent pas consommer entièrement. Fait rare chez les antilopes, les femelles saïgas mettent souvent au monde des jumeaux dès leur deuxième portée, après une gestation d’environ cinq mois. À la naissance, un faon pèse à peine trois kilos et se tient déjà debout en quelques minutes.
Trois semaines, deux cent mille bêtes
En mai 2015, la population de Betpak-Dala, au centre du Kazakhstan, s’est effondrée en l’espace de trois semaines à peine. Plus de 200 000 saïgas sont mortes, soit environ les deux tiers de cette population régionale. Les carcasses jonchaient la steppe par milliers, souvent des troupeaux entiers retrouvés morts au même endroit, parfois en quelques heures. L’enquête a identifié la cause : une septicémie hémorragique provoquée par la bactérie Pasteurella multocida, normalement présente sans danger dans les voies respiratoires de l’animal. Une chaleur et une humidité inhabituelles ce printemps-là ont probablement permis à la bactérie de proliférer puis de passer dans le sang, tuant les bêtes en quelques heures à peine.
Un rétablissement que peu d’espèces menacées connaissent
C’est la suite de l’histoire qui rend la saïga particulière. Dans les années 1990, la chasse aux cornes, très demandées en médecine traditionnelle chinoise comme substitut à la corne de rhinocéros, avait déjà fait chuter la population totale sous la barre du million, puis sous les cent mille têtes au pire de la crise. Après l’épisode de 2015, les autorités kazakhes ont renforcé la lutte contre le braconnage et protégé les couloirs de migration. La population a répondu vite : les recensements aériens au Kazakhstan sont passés d’environ 300 000 individus en 2018 à plus de 1,9 million en 2022, un niveau jamais vu depuis des décennies. En 2023, l’Union internationale pour la conservation de la nature a fait passer la saïga du statut « en danger critique » à « quasi menacée », une amélioration de trois catégories que très peu de grands mammifères ont connue en si peu de temps.
Ce qui menace encore l’espèce
Le danger n’a pas disparu pour autant. Le braconnage des mâles pour leurs cornes reste actif, avec pour conséquence des populations où les femelles dominent largement en nombre, ce qui complique la reproduction certaines années. Les clôtures, les routes et les voies ferrées qui quadrillent de plus en plus la steppe coupent les anciens couloirs de migration et obligent les troupeaux à des détours qui les épuisent. La maladie de 2015 n’était pas non plus la première du genre : des mortalités massives liées à la même bactérie ont déjà été observées en 1981, 1988 et 2010, à plus petite échelle. Rien ne garantit qu’un nouvel épisode de chaleur inhabituelle n’en provoque pas une répétition.
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