La tortue luth : la plus grande des tortues marines, taille et poids

La tortue luth

La tortue luth est le seul reptile capable de se nourrir dans une eau à cinq degrés. Elle remonte l’été jusqu’aux côtes de Terre-Neuve, de Norvège et du golfe de Gascogne, à des latitudes où aucune autre tortue marine ne survivrait, en maintenant son corps jusqu’à dix-huit degrés au-dessus de la température de la mer. Elle y poursuit des méduses, sa nourriture presque exclusive, et peut en avaler chaque jour l’équivalent des deux tiers de son poids.

Le plus gros reptile marin actuel

Tortue luth adulte nageant en pleine eau, dos sombre caréné et longues nageoires antérieures

Dermochelys coriacea est la seule espèce survivante de la famille des dermochélyidés, une lignée séparée de celle de toutes les autres tortues marines depuis une centaine de millions d’années. Les six autres espèces actuelles appartiennent aux chéloniidés.

Un adulte mesure couramment 1,30 à 1,80 mètre de carapace pour 250 à 700 kilos. Le plus grand individu jamais mesuré, échoué sur la plage de Harlech au pays de Galles en 1988, dépassait 2,50 mètres de longueur totale pour environ 900 kilos. L’envergure des nageoires antérieures d’un grand spécimen atteint 2,70 mètres, la plus importante de tous les reptiles vivants.

Une carapace en cuir, pas en écailles

Le nom de l’espèce vient de sa carapace, qui ne ressemble à celle d’aucune autre tortue. Il n’y a ni plaques cornées ni os soudés en bouclier : la structure est faite de milliers de petits osselets dermiques en forme d’étoile, imbriqués les uns dans les autres et pris dans une épaisse matrice de graisse et de tissu conjonctif, le tout recouvert d’une peau lisse à l’aspect de cuir huilé.

Sept carènes longitudinales courent de l’avant vers l’arrière, cinq autres sur la face ventrale, dessinant une coque en forme de barque effilée. Cette carapace souple se déforme sous la pression, ce qui explique en partie les capacités de plongée de l’animal. La peau est bleu noir semée de taches blanches ou rosées, et chaque individu porte sur le sommet du crâne une tache claire de forme propre, dont les biologistes se servent comme d’une empreinte digitale.

Comme toutes les tortues marines, elle ne peut pas rentrer la tête ni les membres. Quelques fiches en font une particularité de la luth ; c’est la règle chez les espèces océaniques, dont les membres sont devenus des rames et dont les épaules se sont réorganisées pour la nage.

Chaude dans une eau froide

Un reptile est en principe tributaire de la température ambiante. La luth y échappe par une combinaison de mécanismes que l’on appelle la gigantothermie : une masse énorme qui perd lentement sa chaleur, une couche de graisse isolante de plusieurs centimètres sous la peau, une activité musculaire de nage quasi continue, et des systèmes d’échange à contre-courant à la base des nageoires, où le sang chaud partant vers l’extrémité réchauffe le sang froid qui en revient.

Le résultat est mesurable : des animaux suivis dans l’Atlantique Nord conservaient une température interne très supérieure à celle de l’eau. C’est ce qui lui permet de fréquenter en été des zones d’alimentation situées au large de la Nouvelle-Écosse, de l’Irlande, de la Bretagne et jusqu’en mer du Nord, alors que les autres tortues marines restent cantonnées aux eaux tropicales et tempérées chaudes.

Plus de mille mètres de profondeur

La luth est le reptile qui plonge le plus profond. Les enregistreurs fixés sur des femelles ont relevé une descente à 1 280 mètres, et les plongées de plusieurs centaines de mètres sont ordinaires. La majorité des immersions dure moins de dix minutes, mais des apnées de plus d’une heure ont été mesurées.

Elle suit ses proies dans leur migration verticale quotidienne : elle descend le jour et remonte la nuit. Les poumons se vident avant la descente, la carapace souple et le squelette peu ossifié encaissent la pression, et le sang stocke l’oxygène en quantité inhabituelle pour un reptile.

Une bouche faite pour la méduse

Le régime est presque exclusivement composé de proies gélatineuses : méduses, siphonophores, salpes, cténaires. La mâchoire porte deux pointes cornées en forme de dents de vampire qui accrochent une proie molle et glissante, mais cette mâchoire est fragile et se briserait sur une proie dure.

Le dispositif décisif se trouve plus bas : l’œsophage, long de plus d’un mètre, est entièrement tapissé de papilles cornées orientées vers l’arrière. La proie avalée avec des litres d’eau de mer ne peut plus ressortir, l’eau est régurgitée, le reste descend. Un animal doit ingérer chaque jour des dizaines de kilos de méduses, très pauvres en calories, pour couvrir ses besoins.

Ce système explique la vulnérabilité de l’espèce aux sacs et films plastiques dérivant en pleine eau, que l’animal confond avec ses proies et qu’il ne peut pas recracher une fois engagés dans l’œsophage. Les autopsies de tortues luths échouées en retrouvent régulièrement dans le tube digestif.

Vingt mille kilomètres entre deux plages

Aucun reptile ne parcourt de telles distances. Une femelle équipée d’une balise après une ponte en Papouasie indonésienne a été suivie sur plus de 20 000 kilomètres jusqu’au large de l’Oregon, en près de deux ans de traversée du Pacifique. Les allers-retours entre les plages de ponte tropicales et les zones d’alimentation tempérées sont la règle chez l’espèce.

Les femelles ne se reproduisent pas tous les ans : elles reviennent en général tous les deux ou trois ans sur la plage de leur naissance. Une saison compte alors cinq à sept pontes espacées d’une dizaine de jours, d’environ 80 œufs fertiles chacune, accompagnés d’œufs plus petits et sans jaune dont la fonction reste débattue. L’incubation dure soixante à soixante-dix jours dans le sable.

Comme chez toutes les tortues marines, le sexe des embryons dépend de la température du nid : en dessous d’un seuil situé autour de 29 degrés, ce sont surtout des mâles ; au-dessus, surtout des femelles. L’âge de première reproduction reste mal établi, les estimations publiées allant d’une dizaine à une trentaine d’années.

Vulnérable à l’échelle mondiale, effondrée dans le Pacifique

L’Union internationale pour la conservation de la nature classe l’espèce comme vulnérable au niveau mondial, mais cette étiquette unique masque des situations opposées. Les populations du Pacifique Est et du Pacifique Ouest sont en danger critique, avec une chute supérieure à 90 pour cent depuis les années 1980. Celles de l’Atlantique se maintiennent mieux, et les plus grands sites de ponte connus sont au Gabon et en Guyane.

Les causes sont identifiées : captures accidentelles dans les palangres et les filets maillants, ramassage des œufs sur les plages, éclairage littoral qui désoriente les nouveau-nés, érosion et bétonnage des sites de ponte, ingestion de plastique. Les mesures qui fonctionnent sont connues elles aussi, et suivies là où elles sont appliquées : dispositifs d’échappement sur les engins de pêche, mise en réserve des plages de ponte, extinction des éclairages en saison de reproduction.

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