Médicaments rejetés dans la nature : quels risques pour la faune sauvage

Sommaire7 sections
  1. 01Des molécules que les stations d’épuration ne retiennent pas
  2. 02Un lac canadien où les poissons ont cessé de se reproduire
  3. 03Le diclofénac et la quasi-disparition de trois espèces de vautours
  4. 04Les charognards, premiers exposés
  5. 05Le même risque plane sur les vautours européens
  6. 06Ce que devient un médicament rapporté en pharmacie
  7. 07Une pollution qu’on commence seulement à mesurer

Une partie de chaque comprimé avalé ressort du corps sans avoir été transformée, direction les toilettes puis la station d’épuration. Les filtres classiques n’ont pas été conçus pour ces molécules, justement fabriquées pour résister à la dégradation. Elles finissent dans les rivières, dans les sols, et dans les tissus des animaux qui vivent autour.

Des molécules que les stations d’épuration ne retiennent pas

Une station d’épuration classique traite l’azote, le phosphore et les matières organiques, pas les résidus pharmaceutiques. Antibiotiques, antidépresseurs, anti-inflammatoires et hormones de synthèse passent le traitement presque intacts et se retrouvent dans le cours d’eau récepteur. Une partie s’infiltre aussi dans les sols par l’épandage des boues d’épuration ou du lisier d’élevage, et contamine à terme les plantes et les animaux terrestres qui s’en nourrissent.

La concentration de chaque molécule, prise isolément, reste souvent faible, de l’ordre du nanogramme par litre. Le problème vient de l’exposition continue, sur plusieurs générations, et du mélange de dizaines de substances différentes dont les effets combinés sont mal connus.

Un lac canadien où les poissons ont cessé de se reproduire

La démonstration la plus nette vient d’un lac expérimental de la région des lacs de l’Ontario, au Canada. Entre 2001 et 2003, des chercheurs y ont diffusé un œstrogène de synthèse, l’éthinylestradiol, présent dans la pilule contraceptive, à une concentration très faible, autour de 5 à 6 nanogrammes par litre, comparable à ce que rejettent des eaux usées mal traitées.

Les mâles de vairons à grosse tête ont commencé à produire une protéine réservée aux femelles, la vitellogénine, et certains ont développé des cellules sexuelles femelles dans leurs propres tissus reproducteurs. La population s’est effondrée en deux saisons de reproduction. Elle ne s’est reconstituée que plusieurs années après l’arrêt des rejets, une fois la molécule diluée et dégradée.

Le diclofénac et la quasi-disparition de trois espèces de vautours

En Asie du Sud, le diclofénac, un anti-inflammatoire couramment utilisé pour soigner le bétail, a eu un effet dévastateur sur les vautours. Ces oiseaux se nourrissent des carcasses d’animaux traités, et la molécule leur provoque une insuffisance rénale aiguë : la mort survient en quelques jours, par accumulation d’acide urique dans les viscères.

Trois espèces de vautours du genre Gyps, présentes en Inde, au Népal et au Pakistan, ont chuté de plus de 97 % en une quinzaine d’années à partir du milieu des années 1990. L’Inde a interdit l’usage vétérinaire du diclofénac en 2006, une mesure suivie par le Népal et le Pakistan, mais des formulations destinées aux humains continuent d’être détournées pour un usage animal, et le rétablissement des populations reste lent.

Les charognards, premiers exposés

Les vautours ne sont pas un cas isolé. Tout animal qui se nourrit de carcasses, chacals, hyènes, corbeaux, milans, accumule les résidus de médicaments administrés à l’animal mort avant sa mort. Plus la chaîne alimentaire est courte entre l’élevage et le prédateur, plus l’exposition est directe : contrairement à un poison qui se dilue dans l’eau, un anti-inflammatoire présent dans une carcasse arrive concentré dans un seul repas.

Le même risque plane sur les vautours européens

Le diclofénac vétérinaire reste autorisé dans l’Union européenne. En 2015, la Commission a choisi de ne pas l’interdire malgré les alertes, en misant plutôt sur des plans de gestion des risques dans chaque État membre : formation des vétérinaires, avertissements sur les emballages, contrôle de la chaîne alimentaire. L’Autriche et la Suède ont retiré le produit du marché de leur propre initiative, mais la majorité des pays, dont la France, continuent de l’autoriser pour le bétail, alors que l’Espagne et les Balkans hébergent l’essentiel de la population européenne de vautours fauves et de percnoptères.

Les associations de protection des rapaces poursuivent leur campagne pour une interdiction générale, appuyées par des études démontrant que le risque identifié en Asie du Sud existe dans les mêmes proportions en Europe. Le dossier reste ouvert plus de dix ans après les premières alertes.

Ce que devient un médicament rapporté en pharmacie

En France, le réseau Cyclamed collecte les médicaments non utilisés directement en pharmacie depuis 1993. Les boîtes rapportées sont acheminées vers des unités d’incinération avec valorisation énergétique, plutôt que jetées à l’évier ou dans les ordures ménagères, deux voies qui alimentent directement les eaux usées ou les décharges. Le geste est simple, mais son efficacité dépend du volume réellement rapporté : une bonne partie des boîtes entamées finit encore à la poubelle.

Une pollution qu’on commence seulement à mesurer

Retirer les résidus pharmaceutiques de l’eau demande des traitements avancés, ozonation ou charbon actif, coûteux à installer et à faire fonctionner. Quelques stations pilotes en Suisse et en Allemagne les testent déjà à grande échelle, avec des résultats encourageants mais un coût qui freine leur généralisation. En attendant, la meilleure protection reste en amont : moins de rejets directs, une collecte qui fonctionne vraiment, et le choix, quand c’est possible médicalement, de molécules moins persistantes dans l’environnement.

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