Les résidus de médicaments dans l’eau et leurs effets sur la faune

Sommaire7 sections
  1. 01Des poissons rendus dépendants ou désinhibés
  2. 02Des oiseaux dont la reproduction se dérègle
  3. 03Des poissons dont le sexe biologique se réécrit
  4. 04Le diclofénac et l’effondrement des vautours en Asie du Sud
  5. 05Comment les résidus pharmaceutiques rejoignent les cours d’eau
  6. 06Les vermifuges du bétail, une pression parallèle sur les insectes
  7. 07Vers une conception plus attentive aux effets environnementaux

Un cachet avalé le matin finit, pour une partie de son principe actif, dans les eaux usées puis dans les rivières. Des truites deviennent dépendantes à la méthamphétamine, des perches perdent la peur du prédateur, des vautours entiers disparaissent d’un sous-continent en quinze ans. Ces effets, documentés par des études indépendantes menées sur plusieurs continents, montrent que la pharmacie humaine et vétérinaire pèse directement sur la faune sauvage, bien au-delà des patients qu’elle soigne.

Des poissons rendus dépendants ou désinhibés

Une étude tchèque publiée en 2021 a montré que des truites brunes exposées en continu à de faibles doses de méthamphétamine développaient une dépendance : privées de la substance, elles montraient des signes de manque et recherchaient activement l’eau contaminée plutôt que l’eau propre. La perche européenne, exposée à des résidus d’oxazépam, un anxiolytique de la famille des benzodiazépines fréquemment prescrit chez l’humain, devient plus téméraire face aux prédateurs et modifie ses habitudes alimentaires, un comportement documenté par des chercheurs suédois dans un lac expérimental.

Des oiseaux dont la reproduction se dérègle

Une étude britannique menée sur des étourneaux sansonnets a montré que les femelles exposées à de la fluoxétine, un antidépresseur de la famille des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, devenaient moins attractives pour les mâles lors de la parade nuptiale, avec un effet mesurable sur leurs chances d’accouplement. Les étourneaux s’exposent à ces résidus en se nourrissant sur les sols des stations d’épuration et dans les invertébrés qui s’y développent, un lien direct entre le traitement des eaux usées et la reproduction d’une espèce commune de nos jardins.

Des poissons dont le sexe biologique se réécrit

L’éthinylestradiol, l’œstrogène de synthèse contenu dans la plupart des pilules contraceptives, se retrouve dans les eaux usées insuffisamment traitées et agit comme un perturbateur endocrinien puissant chez les poissons. Une expérience de terrain menée pendant plusieurs années sur un lac isolé du Canada, dans le cadre du programme Experimental Lakes Area, a montré qu’une exposition continue à de faibles doses de cette molécule provoquait la féminisation de poissons mâles, au point que certains produisaient des précurseurs d’ovules, avec un effondrement de la population locale de têtes-de-boule sur la durée de l’expérience.

Le diclofénac et l’effondrement des vautours en Asie du Sud

Le cas le plus documenté reste celui des vautours du sous-continent indien. Le diclofénac, un anti-inflammatoire administré au bétail pour soulager douleurs et fièvres, s’est révélé mortel pour les vautours qui se nourrissent des carcasses d’animaux traités : le médicament provoque chez eux une insuffisance rénale rapide et fatale. Entre le début des années 1990 et le milieu des années 2000, les populations de plusieurs espèces de vautours du genre Gyps, dont le vautour à dos blanc et le vautour à long bec, se sont effondrées de plus de 95 %, un déclin compté parmi les plus rapides jamais enregistrés chez un oiseau. La disparition de ces charognards a eu une conséquence sanitaire directe : les carcasses non consommées ont favorisé la prolifération des chiens errants, avec une hausse documentée des cas de rage humaine dans plusieurs régions concernées.

Comment les résidus pharmaceutiques rejoignent les cours d’eau

Deux voies principales alimentent cette contamination. Les stations d’épuration, conçues à l’origine pour traiter des polluants organiques classiques, n’éliminent qu’une partie des molécules pharmaceutiques modernes, dont beaucoup ont été spécifiquement conçues pour résister à la dégradation biologique le temps de produire leur effet thérapeutique. L’excrétion humaine, ensuite : une part importante d’un médicament avalé ressort de l’organisme sans avoir été métabolisée et rejoint directement le réseau des eaux usées, avant même tout traitement industriel ou agricole.

Les vermifuges du bétail, une pression parallèle sur les insectes

L’ivermectine, un antiparasitaire largement utilisé pour vermifuger les bovins et les ovins, se retrouve intacte dans les bouses des animaux traités et reste toxique pour les insectes coprophages pendant plusieurs semaines après le traitement. Les bousiers, dont le rôle consiste à fragmenter et enfouir les excréments, voient leurs larves décimées dans les pâtures traitées, ce qui ralentit la décomposition des bouses et prive au passage certains oiseaux insectivores, comme les hirondelles et les étourneaux, d’une part de leurs proies habituelles.

Vers une conception plus attentive aux effets environnementaux

Certains laboratoires et équipes de recherche travaillent désormais sur des molécules qui se dégradent plus vite une fois excrétées, sans perdre leur efficacité pendant la durée du traitement chez le patient. L’Agence européenne des médicaments impose depuis les années 2000 une évaluation du risque environnemental pour toute nouvelle autorisation de mise sur le marché, une exigence qui n’existait pas pour les molécules plus anciennes déjà largement diffusées. Réduire l’usage de médicaments non indispensables et améliorer les filières de traitement des eaux usées restent, pour l’instant, les deux leviers les plus efficaces pour limiter cette pression sur la faune.

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