Le lemming, petit rongeur fouisseur de l’Arctique : survie et vie sociale

découvrez une étude approfondie sur le lemming, un animal méconnu, ses habitudes, son environnement et son comportement dans la nature.
Sommaire6 sections
  1. 01Une vie passée sous la neige
  2. 02Une reproduction qui explique les pics de population
  3. 03Le mythe du suicide collectif
  4. 04Un animal qui tient tête à ses prédateurs
  5. 05Une espèce pivot de l’écosystème arctique
  6. 06Des cycles qui se dérèglent

Tous les trois ou quatre ans, la population de lemmings norvégiens explose en Scandinavie, au point que des dizaines de milliers d’individus ressurgissent en surface après un hiver passé sous la neige. Ce petit rongeur arctique, cousin des campagnols, doit ces pullulations à un cycle de reproduction très rapide, la femelle atteignant sa maturité sexuelle en une quinzaine de jours. Sa réputation de suicide collectif vient d’un documentaire mis en scène en 1958 ; la réalité est une dispersion en période de surpopulation, avec une mortalité accidentelle bien réelle mais sans intention.

un lemming au pelage roux et brun, posté sur un rocher couvert de mousse en toundra arctique

Le lemming appartient à la famille des Cricétidés, dans la sous-famille des Arvicolinés, celle des campagnols. L’espèce la plus étudiée, le lemming norvégien (Lemmus lemmus), mesure de 13 à 15 centimètres sans la queue et pèse entre 30 et 130 grammes selon la saison. Il occupe les toundras et prairies alpines de Scandinavie, de la Norvège à la péninsule de Kola, où il se nourrit presque exclusivement de mousses, une ressource que peu d’autres rongeurs exploitent à ce point.

Une vie passée sous la neige

Le lemming est territorial et solitaire, sauf en période de reproduction. L’essentiel de son existence se déroule dans l’espace laissé par la neige au ras du sol, appelé espace subnival, où il creuse des galeries, se nourrit et se reproduit à l’abri du froid et d’une partie de ses prédateurs. C’est un habitat fragile : quand la neige fond trop tôt ou gèle en croûte dure, cet espace disparaît et la mortalité grimpe.

Une reproduction qui explique les pics de population

Ce qui distingue le lemming, c’est la vitesse de son cycle reproducteur. La femelle atteint sa maturité sexuelle en une quinzaine de jours, la gestation dure environ vingt et un jours, et une portée compte de six à treize petits. Plusieurs portées se succèdent dans l’année, y compris l’hiver sous la neige, quand les conditions le permettent. C’est ce rythme, et non un instinct particulier, qui produit les pullulations observées tous les trois à quatre ans en Scandinavie.

Le mythe du suicide collectif

L’idée que les lemmings se jettent volontairement dans le vide pour réguler leur population vient d’un seul film : White Wilderness, un documentaire Disney sorti en 1958 et récompensé d’un Oscar. Les caméramans y ont poussé des lemmings, achetés à des trappeurs et transportés jusqu’en Alberta où l’espèce n’a jamais vécu, du haut d’une falaise surplombant une rivière, pour filmer une scène présentée comme un comportement naturel. L’enquête qui a suivi, des décennies plus tard, a confirmé la mise en scène.

La réalité est plus banale et tout aussi intéressante. Quand la densité devient trop forte, une partie de la population se disperse à la recherche de nouveaux territoires. Ces déplacements peuvent traverser des rivières ou des lacs, et beaucoup de lemmings s’y noient, s’épuisent ou tombent sous les crocs d’un prédateur en chemin. La mortalité est réelle, l’intention n’existe pas.

Un animal qui tient tête à ses prédateurs

Le lemming a une autre particularité rare chez un si petit rongeur : il ne fuit pas toujours. Face à un prédateur, il peut se dresser, siffler et mordre plutôt que de chercher un abri, un comportement qui a été étudié comme une stratégie de dissuasion à part entière. Cela ne le protège pas de tout : l’hermine, le renard polaire, le renard roux, le harfang des neiges, le labbe à longue queue et le faucon gerfaut comptent parmi ses prédateurs réguliers, et plusieurs d’entre eux voient leur propre reproduction dépendre directement de l’abondance des lemmings une année donnée.

Une espèce pivot de l’écosystème arctique

Les années de forte densité, qu’on appelle des pullulations, ne profitent pas qu’au lemming : elles nourrissent une bonne partie de la chaîne alimentaire arctique. Le harfang des neiges et le labbe à longue queue, en particulier, calent leur réussite reproductive sur ces pics, avec davantage de jeunes envolés les années fastes et des couvées réduites voire absentes les années creuses. Le lemming n’est donc pas seulement une proie parmi d’autres : il rythme, par ses cycles, la reproduction de plusieurs espèces qui dépendent de lui.

Des cycles qui se dérèglent

Le lemming norvégien est classé en préoccupation mineure par l’UICN, une espèce commune sur son aire. Mais les célèbres cycles de trois à quatre ans qui ont fait sa notoriété scientifique montrent des signes d’affaiblissement depuis le début des années 2000 dans plusieurs régions de Scandinavie. Des hivers plus doux, avec un manteau neigeux moins stable, réduisent la qualité de l’espace subnival dont dépend la survie hivernale. Des chercheurs norvégiens ont documenté cet amortissement des pics de population, sans qu’on sache encore s’il s’agit d’un phénomène passager ou d’un changement durable.

Le lemming reste, malgré la légende qui lui colle à la peau, un cas d’école pour comprendre les dynamiques de population chez les petits mammifères. Sa reproduction rapide, sa dépendance à la neige et son rôle de proie centrale en font un indicateur précieux pour suivre l’état de la toundra arctique, bien avant que la question du climat ne se pose pour lui comme pour les espèces qui en dépendent.

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